La trahison des élus

Il me vient l’envie de vous raconter une histoire inspirée de faits très réels.

Un pays de 29 millions d’habitants se trouve au bord de la ruine.  Sa population est confrontée à de graves problèmes économiques et sociaux.

Des émeutes ont éclaté dans sa capitale qui compte 600 000 âmes. Pendant près de 10 jours,  quelques milliers de personnes, soit une très faible proportion de la population du pays, ont mis le feu à des barrières, semblables à nos péages, situées à l’entrée de la capitale.

Puis, au terme de ces 10 jours, environ 1000 insurgés se sont emparés d’une prison symbole d’un régime qui les condamne à la pauvreté. 1000 insurgés soit 0.16% de la population de la capitale et 0.003% de la population du pays en question.

Ils ont libéré, ainsi, 4 faussaires, deux fous, un incestueux et un vieux qui croupissait depuis des années sans que plus personne ne puisse en dire la raison.

Celui qui dirigeait la prison fut roué de coups, massacré et décapité par un aide cuisinier qui faisait partie des émeutiers. Sa tête fut mise au bout d’une pique. Elle rejoignit, ainsi, la tête de celui qui occupait des fonctions similaires à celles de nos  maires. Ces deux têtes furent exhibées dans les rues de cette capitale.

Et bien, ces insurgés seront célébrés pendant plusieurs siècles et continuent à l’être.

En effet, ce pays est la France, la ville Paris et l’évènement   la prise de la Bastille.

Nul ne doute que si, à l’époque, il y avait eu BFMTV, Cnews ou LCI, les journalistes auraient mis en avant le fait que les séditieux ne représentaient qu’une tout petite proportion de la population du pays. Pourtant, la révolution française n’a pas eu besoin de sondages montrant l’adhésion d’une grande majorité des Français pour assoir sa légitimité.

On imagine sans mal que la cour du roi aurait couru de plateau en plateau pour dénoncer ces personnes qui cherchaient à détruire un régime que des siècles d’existence légitimaient.

Les commentateurs auraient dénoncé les actes d’une extrême violence commis par une foule incontrôlable.

Ils auraient, ainsi, entretenu la confusion entre les agissements, certes condamnables, de la foule et les motivations individuelles, pourtant légitimes, qui ont poussé les gens à descendre dans la rue pour la constituer.  Ils auraient (incon)sciemment confondu foule et peuple.

Pourtant, si l’on en croit Gustave Le Bon, (psychologie des foules) : «La foule psychologique est un être provisoire, formé d’éléments hétérogènes qui pour un instant se sont soudés, absolument comme les cellules qui constituent un corps vivant forment par leur réunion un être nouveau manifestant des caractères fort différents de ceux que chacune de ces cellules possède »

Et Gustave Le Bon continue son analyse de la foule en ces termes :

«L’évanouissement de la personnalité consciente, prédominance de la personnalité inconsciente, orientation par voie de suggestion et de contagion des sentiments et des idées dans un même sens, tendance à transformer immédiatement en actes les idées suggérées, tels sont les principaux caractères de l’individu en foule. Il n’est plus lui-même, il est devenu un automate que sa volonté ne guide plus »

En somme, la foule et ses actes répréhensibles sont une chose,  les personnes et leurs motivations légitimes qui la composent en sont une autre.

A titre de comparaison, lorsque les chaines d’information continue se focalisent exclusivement sur les actes de la foule, c’est un peu comme si on se focalisait sur la nausée sans se soucier de sa cause.

Bien sûr, nul de saurait comparer la révolution française avec le mouvement des gilets jaunes. L’influence de philosophes des Lumières a donné à la révolution française une dimension universaliste dans le sens où elle devait profiter à l’humanité tout entière.

Cependant, il y a très peu de différence entre la foule de 1789 et la foule des gilets jaunes. SI ce n’est que la foule de 1789 était beaucoup plus violente.

L’autre différence, c’est que la foule de 1789 a réussi à renverser le régime.  Cela a conduit, d’ailleurs,  à l’instauration d’une ochlocratie (la foule au pouvoir) qui est le pire des régimes. Victor Hugo n’a-t-il pas dit : « souvent la foule trahit le peuple ».

S’ils étonnent par la longévité de leur mobilisation, on ne sent pas les gilets jaunes en mesure de renverser le pouvoir.

Cependant, il serait présomptueux d’affirmer qu’ils ont totalement perdu tant leur mobilisation, sortie de nulle part, en dehors des instances représentatives, a déstabilisé au point d’avoir monopolisé l’attention du chef de l’Etat et du gouvernement depuis plusieurs mois.

Il y a en France près de 9 millions de personnes qui vivent avec moins de 1026 euros par mois. Si, jusqu’à présent leur grande faiblesse était de ne pas disposer de corps intermédiaires pour se mobiliser, elles viennent de découvrir qu’elles n’en avaient pas besoin…

Le chef de l’Etat, le gouvernement et la majorité n’ont eu de cesse de vilipender ces séditieux qui veulent détruire les symboles de la République.

La question à se poser est : est ce que l’on peut détruire ce qui n’existe pas ?

Or, pour les oubliés de la République, cette dernière ne semble plus exister.  Ce qui, par ailleurs, peut expliquer l’affaiblissement du fameux front républicain contre l’extrême droite au cours des élections de la dernière décennie.

Pourtant le préambule de 1946 de la constitution française (réaffirmé en 1958) jette les bases d’une solidarité républicaine.  Une solidarité qui se veut être le ciment de la paix sociale afin de résister à la tentation des populismes les plus extrêmes qui ont conduit à la guerre.

Un préambule sacrifié sur l’autel de la rigueur budgétaire et de sa sacro-sainte règle d’un déficit inférieur à 3% du PIB.

Les élus qui dénoncent l’Etat providence ne mesurent pas à quel point ils trahissent une République qu’ils prétendent, pourtant, défendre contre les « séditieux ».

Leur pensée sociale semble rejoindre celle de Maurice Barrès,  figure de proue du nationalisme français au début du XXème siècle, que ce dernier exprimait dans les Déracinés :

« Que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance, voilà une condition première de la paix sociale »

Impuissance face aux premiers de cordée, impuissance face à la mondialisation, impuissance face à l’impérieuse nécessité de la rigueur budgétaire.

Et c’est sans doute là que réside la victoire des gilets jaunes. Les « pauvres »ont, dorénavant, pris conscience de leur puissance ! Et, il serait suicidaire que la classe politique n’en tienne pas compte.

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