Corse: le scandale du prix des carburants

Vous connaissez cette histoire du paysan qui, chaque jour, apportait ses produits au marché en carriole tirée par un âne. Un jour, très en retard, il oublia de nourrir son âne. Constatant que de manière égale, ce dernier s’acquittait de sa tâche, il ne le nourrit pas le jour suivant, puis le suivant. Égal à lui-même l’âne tractait la carriole. Puis, il arriva le jour fatidique où l’âne mourut.

Nous, peuple de corse, nous avons la fâcheuse tendance à imiter cet âne. Nous encaissons toujours et toujours plus sans vraiment broncher. Mais, il va bien arriver un jour où notre résilience attendra sa limite.

Prenons par exemple le prix de l’essence.

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer une étude de l’INSEE (2015) qui indique que 28 % des ménages corses – soit près de 36 000 – sont en situation de vulnérabilité énergétique pour leurs dépenses de carburant, contre 10,2 % au niveau national.

https://fpolettiblog.wordpress.com/2018/01/18/corse-quand-faire-le-plein-dessence-devient-un-luxe/

Dit clairement, il ne s’agit de personnes pour qui le déplacement en voiture devient fiancièrement impossible ! Oui, en Corse…

Dans le rural et la périphérie des grands pôles urbains, sont en situation de vulnérabilité pour leurs déplacements :

  • 60 % des ménages aux plus faibles revenus
  • 80 % des moins de 30 ans
  • 75% des agriculteurs, employés et ouvriers
  • 50% des célibataires

Or, ce constat est dégradé car depuis le début d’année, le prix des carburants flambent.

  • Le prix moyen du litre du gazole est de 1.58 euros soit une augmentation de 15% depuis décembre 2017
  • Le prix moyen du SP est de 1.68 euros soit une augmentation de 7.7% depuis décembre 2017.

De plus, la Corse, avec un taux de pauvreté parmi les plus élevée des régions françaises,  se paye le luxe d’avoir les prix les plus élevés de carburant en France :

  • Le prix moyen du litre du Gazole est 10 centimes plus cher que la moyenne nationale
  • Le prix moyen du litre de  SP  est 14 centimes plus cher que la moyenne nationale

Un rapport du Président du Conseil Exécutif de la Corse présenté à l’assemblée de Corse lors de la séance du 16 septembre 2016 nous apprend que la Corse a consommé, en 2015, 80 millions de litres de SP95-E5 et près de 210 millions de litres de gazole.

Cela signifie que si l’augmentation du prix du carburant reste à ce niveau jusqu’à la fin de l’année, la dépense globale en matière de carburant, à consommation constante,  connaitra une augmentation en 2018 (par rapport à 2017) de 55 millions d’euros. Soit 55 millions que l’on ne retrouvera pas dans l’économie insulaire.

Mais, surtout, malgré l’augmentation du prix des carburants (liée à la hausse des cours et de la fiscalité (pour le gazole)), le différentiel par rapport au prix moyen du continent, représente une perte pour l’économie insulaire de 32 millions d’euros.

Cela veut dire que si les prix étaient dans la moyenne nationale, 32 millions d’euros seraient dépensés dans l’économie de l’ile au lieu d’être consacrés à l’achat du carburant !

Ce qui est troublant quand on regarde la Sardaigne, notre voisine, c’est que le carburant y est moins cher :

  • Le prix moyen du litre de gazole y est 6 centimes moins cher qu’en Corse
  • Le prix moyen du litre de SP y est 3 centimes moins cher qu’en Corse

Mais surtout, la Sardaigne, malgré l’insularité, pratique des prix qui sont dans la moyenne des régions italiennes alors que les prix en Corse sont bien plus élevés que dans les autres régions françaises.

A noter que si les prix en Corse étaient alignés sur ceux de la Sardaigne, cela représenterait sur une année 15 millions d’euros de plus injectés dans l’économie au lieu de partir dans l’essence.

Mais, allons plus loin ! Il existe en France des îles, autres que la Corse, très éloignées de la métropole. La différence de prix avec la Corse est pourtant hallucinante.

  • Le prix maximal du prix au litre du SP en Guadeloupe, Martinique, à la Réunion ou à Mayotte est compris entre 1.5 et 1.55 alors que le prix moyen en Corse est de 1.68 !!
  • Le prix maximal du prix au litre du gazole dans ces îles est compris entre 1.21 et 1.31 alors que le prix moyen en Corse est de 1.58 !!

Comment cela s’explique t il ? En février-mars 2009 suite à la colère des consommateurs devant l’explosion des prix à la pompe, l’Etat a réagi pour aboutir de blocages des prix en décrets au décret Lunel.

Ce décret, qui s’inscrit dans le cadre de la lutte contre la vie chère se fixe pour objectif d’apporter davantage de transparence et de rigueur quant aux chiffres communiqués par les pétroliers, notamment le prix d’importation, et les revenus de la filière.

Ce décret a aussi en ligne de mire les bénéfices de la Société anonyme de raffinerie des Antilles (SARA) détenue par les compagnies pétrolières. Une situation de monopole des pétroliers qui explique la réglementation du secteur carburant. En effet, les préfectures de Guadeloupe, de Martinique, de la Réunion et de Mayotte  fixent, chaque mois, les prix maximum du litre à la pompe des carburants.

Or, depuis 2015 l’actionnaire majoritaire de la SARA n’est autre que Rubis. Cette même société Rubis qui détient les deux dépôts pétroliers de Corse.

En Corse, aussi, les pétroliers dont Rubis sont en situation de monopole. Pourtant, les prix ne sont pas réglementés et aucun décret ne permet d’apporter de transparence et de rigueur quant aux chiffres communiqués par les pétroliers. D’ailleurs, existe-t-il simplement des chiffres.

 

Voila, comment la Corse et son économie subissent de plein fouet des prix de carburant hallucinants qui échappent à toute logique de marché. Ainsi, plusieurs dizaines de millions d’euros s’envolent chaque année sans aucune explication.

Et, en bout de chaîne se trouvent les plus fragiles déjà frappés par la précarité et le chômage. Ces personnes, souvent par fierté, taisent leur souffrance dans une forme d’indifférence générale insupportable.

C’est un peu comme si la somme de nos fiertés individuelles entraînait la faillite de notre solidarité collective.

Et, nous sommes, nous habitants de Corse, pareils à l’âne de l’histoire.  Nous tentons de continuer dans des conditions pourtant de plus en plus insupportables. Il faudrait penser à nous indigner avant de connaitre un destin bien funeste.

Car pour préserver notre langue, et faire vivre notre culture, il faut avant tout que nous puissions vivre dans la dignité.

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