Du « je » au « nous », de l’indifférence à la révolte

Amis lecteurs , je souhaitais commencer ce texte par vous parler de moi ! Et, tout naturellement, je me suis donc posé cette question : « qui suis-je ? ». Euh, a jeun, je le précise.
Et, je dois vous avouer, ce qui, reconnaissons le, m’arrive rarement, j’en suis resté muet !
Bien évidemment, il y a la réponse triviale qui consiste à décliner mon identité mais, là, je ne vous apprendrai rien ! En revanche, il m’est bien compliqué de d’expliquer le sujet que je définis.
Ce « je » m’est à la fois familier, forcément, mais si complexe. D’une certaine façon, je suis mes parents, je suis mes amis, je suis les personnes que j’aime ou que j’ai aimées.
Suis-je la personne que décrivent ceux qui m’aiment ou bien celle que décrivent ceux qui ne m’aiment pas ?
Enfant, je me rêvais telle ou telle personne. Aujourd’hui, encore, il peut m’arriver de rêver de ce « je » que j’aimerais être sans savoir précisément ce que ce « je » est.
A partir de la difficulté éprouvée à maitriser le sujet que je suis, je me rends compte de la complexité de notre société. Une société composée d’une multitude de « je ». Et, chaque « je » a son histoire, sa culture, sa complexité. L’un des fondements de notre République a été de passer de ces « je » à un « nous », créer une forme de communauté de destins. C’est-à-dire un collectif respectant l’ensemble des « je ». A partir de là, il a été élaboré une constitution censée représenter et respecter les valeurs de chacun.
La création de ce « nous » a été incontestablement une force. Il y a quelque chose de beau et de grand dans la création de ce « nous » à partir de la multitude et de la diversité de « je ». Mais pour manœuvrer un tel géant, il fallait un gouvernement démocratiquement élu par les « je ». Des « je » élus par d’autres « je ».
L’évolution de ce « nous » a reposé sur un double principe. Le premier est moral, il devait prendre en considération les valeurs de chaque « je » qui le compose. Le second est pragmatique, plus ces valeurs étaient uniformisées plus la manœuvre était aisée.
Et, petit à petit, ce pragmatisme a supplanté le principe moral. L’uniformisation a le mérite de simplifier la manœuvre politique (il est plus facile d’administrer des personnes semblables) mais c’est également l’une des pierres angulaires de notre société consumériste.
En effet, une société privée commercialise un produit. Ce produit doit être vendu au plus grand nombre. Pour cela, il y a deux possibilités, soit le produit satisfait un besoin d’une majorité, soit on crée artificiellement ce besoin. A cette fin, on a défini un « je » parfait. Et ce « je » parfait va s’habiller de telle manière, rouler dans tel ou tel type de véhicule, être attiré par telle ou telle personne. Bref, à partir de cette perfection, on décline tout une série d’objets qu’il faut que chaque « je » possède pour ressembler à ce « je » parfait.
Après s’être appliqué à ce que chaque « je » soit impliqué dans la construction d’un « nous » selon le concept d’une liberté, d’une égalité et d’une fraternité républicaine, la référence est, finalement, devenue un « je » parfait. Une forme de dieu vivant.
Nous sommes passés de l’utopie qui consistait à ce que chacun s’efface derrière le collectif, au rêve individualiste qui consiste à voir le collectif s’émerveiller devant une forme de « je » idéal que nous serions, un dieu vivant.
Et la force de ce rêve individualiste c’est qu’il a permis à chaque « je » d’accéder à une forme de confort indéniable. En somme ce que le « nous » n’arrivait plus à apporter, chaque « je » peut se le procurer. A ceci près que ce « nous » devait répondre à une exigence d’utopie républicaine, celle d’un monde meilleur, alors que la société de consommation répond à l’autosatisfaction du désir individualiste et immédiat
Ce « je » moderne ne cherche plus qu’à défendre son bonheur individuel. L’idée que ce dernier passe par le bonheur collectif a vécu.
A l’abri dans nos appartements chauffés disposant de tout le confort High Tech, nous nous rassurons en trouvant des raisons à ce que les autres aient perdu ce confort.
Bien sûr, nous voyons la révolte des salariés qui ont tout perdu. Mais s’ils se révoltent c’est qu’ils ont déjà tout perdu. On sent que leur désespoir crée une violence apte à perturber nos conforts. Mais, bon, ce n’est pas une bande de sidérurgistes qui va faire une révolution, tout de même.
Bien entendu, nous écoutons la colère des salariés d’Alcatel Lucent, dont la vie est anéantie par la volonté d’un groupe d’économiser un milliard d’euros par an. Mais il suffit de zapper pour ne pas en avoir la digestion coupée.
Comme une vieille rengaine sinistre, nous rejetons la faute sur l’extérieur : la mondialisation, les Chinois, les étrangers sont responsables de cette situation.
La révolte n’existe que lorsque le pire est arrivé. Notre société se divise, aujourd’hui, en deux catégories de « je » ce qui ont tout perdu et ceux qui ont peur de tout perdre. La peur c’est l’annihilation du sentiment de révolte.
Si l’on me demande quel est pour moi le plus honorable sentiment de révolte, je pense immédiatement aux résistants de la seconde guerre mondiale. Une révolte qui conduisait le résistant à faire, bien souvent, le sacrifice de sa vie pour un idéal de liberté collectif.
Cependant, je me rends compte à quel point la passivité collective a conduit à la seconde guerre mondiale. La peur de perdre le confort de la paix a conduit à laisser le pire arriver. Ces héros, ces hommes au courage inouï sont rentrés dans l’Histoire parce que leurs contemporains ont détourné les yeux devant le risque de tout perdre.
Aujourd’hui encore, cette même peur nous fait regarder monter cette colère dans notre pays et dans les pays voisins. A tous, ici, dans cette assemblée, l’idée d’une arrivée au pouvoir de l’extrême droite donne la nausée.
Mais, après les leçons du passé, ce n’est pas possible. Cela n’arrivera pas. La conscience collective l’emportera sur la colère. C’est sans doute ce même raisonnement que nos grands parents avaient adopté à la veille de la seconde guerre mondiale. Après celle de 14-18, jamais plus la folie collective ne conduira à une guerre. Il suffisait d’attendre et la raison l’aurait emporté.

La vérité c’est que la nécessité du sentiment de révolte devrait, surtout, se faire sentir alors que nous ne sommes pas encore concernés individuellement. C’est à ce prix qu’on évite la fracture de notre société. Car c’est ce sentiment qui nous relie à ceux qui ont tout perdu.
Ainsi, si je ne sais pas vous dire le « je » que je suis, je peux vous affirmer qu’il doit avoir cet esprit de révolte au service de l’intérêt général. Notre confort ne vaut rien s’il devient un luxe que nos voisins ne peuvent se payer.
Je conclurai en paraphrasant Camus « Ce n’est pas la souffrance qui est révoltante en elle-même, mais le fait que cette souffrance ne soit pas justifiée. La souffrance use l’espoir et la foi »

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